L'AUTEUR

Marie-Christine Bellosta

Marie-Christine Bellosta est maître de conférences en littérature française à l'Ecole normale supérieure. En savoir plus...

DOCUMENTATION

Edito

De la maternelle aux premiers cycles universitaires et à l’IUFM, notre système éducatif va mal. Au niveau individuel, les effets de cette dégradation sont diversement ressentis par les élèves, les étudiants, les professeurs, les parents d’élèves, les employeurs… Au plan collectif, c’est un immense gâchis : en gaspillant les talents de sa jeunesse, la France dilapide ses chances d’avenir.
Il est urgent de rompre avec les illusions doctrinales et les erreurs qui ont conduit notre système éducatif dans cette impasse, et de débattre ouvertement des solutions qui se proposent.

22 fév. 2008

« Rester dans le thème de l’échange »

Me voici de retour sur ce blog après un long silence imputable aux aléas de ma vie personnelle. Je prie les lecteurs qui m’avaient fait l’honneur de commenter mes propos de bien vouloir excuser mon silence.
Je viens de lire les programmes de l’école primaire publiés hier (1). On y trouve, comme dans tous les programmes précédents, que l’écolier doit apprendre à participer aux débats en veillant à « rester dans le thème de l’échange ». Cela signifie ne pas prendre la parole pour parler d’autre chose que de ce dont parle, à l’instant t, la collectivité à laquelle on appartient.
Vous croyez peut-être qu’il est naturel de ne pas s’exprimer hors sujet. Point du tout. Il suffit d’avoir enseigné dans un collège pour savoir que cela s’apprend : il y a toujours, dans une classe, au moins un élève qui ne parvient pas à s’imposer à lui-même cette discipline, et qui, lorsque ses camarades parlent du sujet X, s’énonce tout de go sur le sujet Y ; en général, cet élève parle sans avoir levé le doigt, il commence son intervention par « moi, je... » ou « moi, mon [ma/mes]… » et il est tout étonné quand vous le rappelez au « thème de l’échange ». Nous savons aussi, nous autres professeurs, qu’au début, les irruptions de son discours décalé amusent ses camarades, mais au bout de quelques semaines, ces condisciples le prennent en grippe, et coupent abruptement son « moi, je… » par un « toi, tu te tais ! » (s’ils sont polis). C’est que les élèves se sentent agressés, quand ils font l’effort de « rester dans le thème de l’échange », par les digressions de celui qui ne s’y astreint pas.
Une idée simple, une idée de professeur de français, m’est donc venue : peut-être le Président de la République fléchit-il dans les sondages parce qu’il néglige parfois de « rester dans le thème de l’échange », et que les Français, en anciens collégiens qu’ils sont tous, supportent mal les irruptions médiatisées de son « je » ?
Car il y a, dans notre collectivité de citoyens français, un « thème de l’échange » : la réforme. Ce thème a été fixé en mai dernier quand, par l’élection, les Français ont passé le contrat tacite propre à toute démocratie représentative : nous avons élu un homme qui portait un programme de réformes, et nos suffrages l’ont transformé en un président chargé de les réaliser. Aujourd’hui, ce programme n’appartient plus à un homme, il est sous la garde du premier magistrat de la Nation. Celui-ci n’a plus de nom ni de prénom, ce n’est plus un homme de chair, c’est le Président de la République. Il n’a plus de « je », il est devenu, sans le souhaiter peut-être, l’incarnation dépersonnalisée de la France.
Respecter le « thème de l’échange » constitue un jeu de rôle et un exercice difficiles mais indispensables. Pour me faire mieux comprendre, voici deux exemples empruntés au domaine de l’éducation. Un fidèle de l’église catholique a bien le droit de se rendre auprès de son pasteur, d’en recevoir toute dignité religieuse et tout conseil qui lui convient, de lui faire part de sa croyance en l’efficace de la foi, et de lui confier que les vertus d’un instituteur lui paraissent inférieures à celles d’un prêtre. Mais le président d’une république laïque ne doit ni recevoir publiquement un insigne chrétien, ni se prononcer pour la foi contre la raison, ni affirmer la supériorité du clergé sur un fonctionnaire laïc. De même, un père de famille a bien le droit de souhaiter confier à son petit garçon de 10 ans la mémoire d’un enfant juif assassiné par les nazis, son nom, sa photo, son histoire ; il a le droit d’infliger à son propre enfant cette responsabilité démesurée et cette culpabilité informulable. Mais le Président de la République ne doit pas imposer cette obligation à tous les enfants de France sans avoir consulté au préalable une cohorte de psychologues de l’enfance et de gardiens de la mémoire juive : tous les enfants de France ne sont pas les siens.
La réforme est le thème de l’échange commun à tous les Français. Ces jours-ci, c’est de celle de l’école primaire qu’il s’agit : elle avait reçu en mai dernier l’accord majoritaire des Français, le Président de la République, fidèle à son mandat, lui a, très tôt, donné une vigoureuse impulsion initiale, et le ministre Darcos vient d’en présenter le détail aux Français. Or on a pu craindre qu’une digression sur l’instituteur et le prêtre, ou une improvisation sur la mémoire de l’extermination des Juifs, n’en brouillent in extremis la communication et, ce faisant, ne risquent d’en entraver la réussite. C’est pourquoi un simple professeur aurait bien envie d’inviter le premier magistrat de France à se discipliner comme font tous les élèves en cours de français : à planter au fond de son cerveau un petit gendarme qui vérifiera, chaque fois qu’il s’apprête à parler, qu’il restera bien « dans le thème de l’échange » et séparera en lui l’homme du Président. Un petit gendarme intérieur qui lui murmurera d’avance « toi, tu te tais » la prochaine fois que la tentation d’un « moi, je » sera trop forte… La réussite de toutes les réformes engagées vaut bien cet effort de rigueur dans « l’échange ».
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(1) Ces programmes sont consultables sur http://media.education.gouv.fr/file/02_fevrier/24/3/BOEcolePrimaireWeb_24243.pdf
Ils sont accompagnés de « progressions » précises des apprentissages, niveau par niveau, consultables sur http://media.education.gouv.fr/file/02_fevrier/24/9/apprentissage_primaire_24249.pdf
Merci pour ce texte dont l'effronterie rassure en ces temps obscurs.
MB
Même point de vue que celui de Michel Buttet. Ceci étant nul problème qu'un président de la République, ne serait-ce que pour durer, tente de se hisser un tant soit peu au-dessus des clivages gauche-droite. Pourquoi pas? L'essentiel est d'être honnête et l'avenir nous le dira. Mais outre le fait que nous n'avons pas l'habitude de croire que le loup enfariné s'est changé en lapin innocent, nous constatons aussi le caractère obscur des temps que nous vivons: recul drastique des conquêtes syndicales, appauvrissement brutal de la population, largesses aux plus riches...sans aucune amélioration tangible pour le pays!
C'est vrai...nous apprenons à rester dans le thème de échange, à l'école. Mais nous apprenons aussi à penser - bien nous l'espérons - : cela nous permet d'appeler un chat un chat et un temps obscur, un temps obscur malgré le karcher qui tente de blanchir le mur.
Je viens de voir par Google, Yvon Joseph-Henri, que nous étions tous deux profs de français. La différence entre nous, c’est que je ne suis plus membre du SNESup depuis longtemps, et que vous êtes toujours secrétaire académique du SNES ; de là vient, sans doute, que vous considérez le « recul drastique des conquêtes syndicales » comme un symptôme de l’obscurité du temps présent, — et je ne suis pas d’accord avec vous.

D’une part, les « conquêtes syndicales » ne m’ont pas l’air de « reculer » vraiment. Ce qui a « reculé », c’est l’aptitude syndicale à paralyser la France. Mais cette aptitude était-elle une « conquête » ou un effet pervers ? Les syndicats des transports, par exemple, ne pourront plus prendre le pays en otage plus d’une semaine sans l’approbation d’une majorité de leur base ; mais quel démocrate s’en plaindra ? Autre exemple, les confédérations ont négocié fin 2007 un nouveau contrat de travail plus proche du modèle nordique de la « flexsécurité », — mais à part la CGT, qui s’en effraie ?

D’autre part, votre point de vue suppose implicitement que les « conquêtes syndicales » sont toutes consubstantielles au progrès. Elles ne sont, selon moi, « progressistes » que lorsqu’elles concernent les conditions de travail et salaires ; par exemple, les syndicats me paraissent dans leur rôle lorsqu’ils négocient la valeur du « point d’indice ».
Pour le reste, ils me semblent plus occupés à satisfaire les intérêts corporatistes qu’à viser l’intérêt général. Prenons, par exemple, la position du SNUIPP sur la future évaluation des écoles ; il refuse que ces évaluations soient rendues publiques, craignant, dit-il, que les écoles ne deviennent concurrentes. Pourquoi craindre cette concurrence ? Elle serait bénéfique pour l’intérêt général car l’émulation (la fierté professionnelle, le goût du travail bien fait, etc.) conduirait les enseignants des écoles le moins bien évaluées à réfléchir sur leurs résultats et à améliorer leurs performances.
Pire, il me semble que les intérêts corporatistes mêmes sont moins précieux aux syndicats que leurs propres intérêts d’institutions. Prenons, par exemple, la «notation» des enseignants ou leurs procédures d’affectation ; dès qu’un gouvernement parle de les changer, les syndicats préfèrent le statu quo ; défendent-ils ainsi les personnels qu’ils représentent ? Le statu quo, fût-il absurde, a surtout l’avantage d’appartenir à l’actuel champ d’action du paritarisme, lequel motive la syndicalisation…

PS. L'ambition de "penser - bien" (comme vous dites) me paraît un peu illusoire quand cette bien-pensance est une croyance fantasmatique en l'essence immortelle des partis et des classes (les uns grand méchant loup, les autres innocent lapin). Je ne m'intéresse qu'aux actes.

Il paraît difficile d'évoquer le "thème de l'échange" à partir des "nouveaux" programmes de l'école primaire (en attendant de nouveaux nouveaux, dans quelques mois, les "anciens" programmes remontaient à la rentrée de septembre...), puisque ces derniers ont été conçus dans le secret des cabinets, sans aucun échange, justement, notamment avec les enseignants, sans doute plus compétents que des académiciens, des écrivains, des linguistes, des universitaires, pour dire comment apprend un élève. Les enseignants se trouvent une fois de plus relégués au rang de simples exécutants des caprices politiciens. Ces programmes, idéologiquement très marqués, constituent une formidable régression éducative ; liés à une réduction des temps d'apprentissage (suppression du samedi matin), ils conduisent tout droit à un renforcement de l'échec scolaire. Il ne va pas falloir beaucoup de temps pour s'en rendre compte.
Bonsoir,

Réponse à "Lubin" : j'aimerais savoir en quoi ces nouveaux programmes, de français par exemple, sont "idéologiquement très marqués".

Je ne suis pas en accord avec le paragraphe des programmes concernant l'instruction civique et "morale", si c'est à cela que vous pensez.

Je suis en accord avec vous sur l'ânerie de la suppression du samedi matin.

Mais pour le reste, où voyez-vous des programmes conduisant "tout droit à un renforcement de l'échec scolaire" ?

MB