Me voici de retour sur ce blog après un long silence imputable aux aléas de ma vie personnelle. Je prie les lecteurs qui m’avaient fait l’honneur de commenter mes propos de bien vouloir excuser mon silence.
Je viens de lire les programmes de l’école primaire publiés hier (1). On y trouve, comme dans tous les programmes précédents, que l’écolier doit apprendre à participer aux débats en veillant à « rester dans le thème de l’échange ». Cela signifie ne pas prendre la parole pour parler d’autre chose que de ce dont parle, à l’instant t, la collectivité à laquelle on appartient.
Vous croyez peut-être qu’il est naturel de ne pas s’exprimer hors sujet. Point du tout. Il suffit d’avoir enseigné dans un collège pour savoir que cela s’apprend : il y a toujours, dans une classe, au moins un élève qui ne parvient pas à s’imposer à lui-même cette discipline, et qui, lorsque ses camarades parlent du sujet X, s’énonce tout de go sur le sujet Y ; en général, cet élève parle sans avoir levé le doigt, il commence son intervention par « moi, je... » ou « moi, mon [ma/mes]… » et il est tout étonné quand vous le rappelez au « thème de l’échange ». Nous savons aussi, nous autres professeurs, qu’au début, les irruptions de son discours décalé amusent ses camarades, mais au bout de quelques semaines, ces condisciples le prennent en grippe, et coupent abruptement son « moi, je… » par un « toi, tu te tais ! » (s’ils sont polis). C’est que les élèves se sentent agressés, quand ils font l’effort de « rester dans le thème de l’échange », par les digressions de celui qui ne s’y astreint pas.
Une idée simple, une idée de professeur de français, m’est donc venue : peut-être le Président de la République fléchit-il dans les sondages parce qu’il néglige parfois de « rester dans le thème de l’échange », et que les Français, en anciens collégiens qu’ils sont tous, supportent mal les irruptions médiatisées de son « je » ?
Car il y a, dans notre collectivité de citoyens français, un « thème de l’échange » : la réforme. Ce thème a été fixé en mai dernier quand, par l’élection, les Français ont passé le contrat tacite propre à toute démocratie représentative : nous avons élu un homme qui portait un programme de réformes, et nos suffrages l’ont transformé en un président chargé de les réaliser. Aujourd’hui, ce programme n’appartient plus à un homme, il est sous la garde du premier magistrat de la Nation. Celui-ci n’a plus de nom ni de prénom, ce n’est plus un homme de chair, c’est le Président de la République. Il n’a plus de « je », il est devenu, sans le souhaiter peut-être, l’incarnation dépersonnalisée de la France.
Respecter le « thème de l’échange » constitue un jeu de rôle et un exercice difficiles mais indispensables. Pour me faire mieux comprendre, voici deux exemples empruntés au domaine de l’éducation. Un fidèle de l’église catholique a bien le droit de se rendre auprès de son pasteur, d’en recevoir toute dignité religieuse et tout conseil qui lui convient, de lui faire part de sa croyance en l’efficace de la foi, et de lui confier que les vertus d’un instituteur lui paraissent inférieures à celles d’un prêtre. Mais le président d’une république laïque ne doit ni recevoir publiquement un insigne chrétien, ni se prononcer pour la foi contre la raison, ni affirmer la supériorité du clergé sur un fonctionnaire laïc. De même, un père de famille a bien le droit de souhaiter confier à son petit garçon de 10 ans la mémoire d’un enfant juif assassiné par les nazis, son nom, sa photo, son histoire ; il a le droit d’infliger à son propre enfant cette responsabilité démesurée et cette culpabilité informulable. Mais le Président de la République ne doit pas imposer cette obligation à tous les enfants de France sans avoir consulté au préalable une cohorte de psychologues de l’enfance et de gardiens de la mémoire juive : tous les enfants de France ne sont pas les siens.
La réforme est le thème de l’échange commun à tous les Français. Ces jours-ci, c’est de celle de l’école primaire qu’il s’agit : elle avait reçu en mai dernier l’accord majoritaire des Français, le Président de la République, fidèle à son mandat, lui a, très tôt, donné une vigoureuse impulsion initiale, et le ministre Darcos vient d’en présenter le détail aux Français. Or on a pu craindre qu’une digression sur l’instituteur et le prêtre, ou une improvisation sur la mémoire de l’extermination des Juifs, n’en brouillent in extremis la communication et, ce faisant, ne risquent d’en entraver la réussite. C’est pourquoi un simple professeur aurait bien envie d’inviter le premier magistrat de France à se discipliner comme font tous les élèves en cours de français : à planter au fond de son cerveau un petit gendarme qui vérifiera, chaque fois qu’il s’apprête à parler, qu’il restera bien « dans le thème de l’échange » et séparera en lui l’homme du Président. Un petit gendarme intérieur qui lui murmurera d’avance « toi, tu te tais » la prochaine fois que la tentation d’un « moi, je » sera trop forte… La réussite de toutes les réformes engagées vaut bien cet effort de rigueur dans « l’échange ».
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