L'AUTEUR

Marie-Christine Bellosta

Marie-Christine Bellosta est maître de conférences en littérature française à l'Ecole normale supérieure. En savoir plus...

DOCUMENTATION

Edito

De la maternelle aux premiers cycles universitaires et à l’IUFM, notre système éducatif va mal. Au niveau individuel, les effets de cette dégradation sont diversement ressentis par les élèves, les étudiants, les professeurs, les parents d’élèves, les employeurs… Au plan collectif, c’est un immense gâchis : en gaspillant les talents de sa jeunesse, la France dilapide ses chances d’avenir.
Il est urgent de rompre avec les illusions doctrinales et les erreurs qui ont conduit notre système éducatif dans cette impasse, et de débattre ouvertement des solutions qui se proposent.

18 mar. 2008

Programme du primaire: une bien confuse querelle

Parmi les commentateurs de ma chronique précédente (« MM. Lang et Ferry, sacrés menteurs ! »), une collègue que je n’ai pas l’honneur de connaître, Mme Anne-Marie Valette, fait plusieurs remarques très intéressantes (voir commentaire n°8) : elles manifestent l’ampleur des problèmes à résoudre et expliquent ainsi, indirectement, les raisons pour lesquelles l’actuelle querelle autour des nouveaux programmes de primaire est si confuse ou si obtuse.
1) La partialité des médias
« France-Culture », nous dit Mme Valette, vient de donner une nouvelle tribune à M. Luc Ferry, qui a déjà pourtant assez longuement menti et calomnié dans « Le Nouvel Observateur ». On peut s’étonner qu’une radio d’Etat ne donne pas la parole, aussi, à ceux qui pourraient répondre aux mensonges et calomnies de cet ancien ministre.
2) Le fantasme du retour au passé
Selon le témoignage de ma collègue, M. Ferry viendrait d’accuser à nouveau M. Darcos de retour au passé (cf. « blouse grise », « Sergent Major», etc.). M. Joutard et M. Moindrot (du SNUIpp) avaient déjà formulé (cf. « bonnet d’âne ») cette accusation absurde qui ne montre qu’une chose, c’est que ces accusateurs sont eux-mêmes hantés par le passé. Parce qu’hier ils ont travaillé en luttant contre l’hier d’hier, ils s’imaginent que ceux qui mettent en cause leur travail veulent revenir à avant-hier. C’est idiot. L’histoire n’est pas un balancier de pendule comtoise (M. Ferry n’aurait-il pas lu Hegel ?). Ceux qui blâment aujourd’hui le programme d’hier regardent simplement les résultats qu’il a produits, et tâchent de programmer de meilleurs résultats pour demain.
D’ailleurs, je ne voudrais pas faire de « jeunisme » discourtois, mais enfin, à la longue, j’en ai un peu assez de cette génération de septuagénaires qui s’imaginent qu’ils incarnent à tout jamais une modernité éternellement moderne. M. Lang est né en 1939, M. Joutard en 1935 (1), leurs enfants ont dû passer par l’école primaire à la fin des années 60 ou au début des années 70, et je comprends bien qu’ils en soient encore à régler de vieux comptes avec les blouses grises et les bonnets d’âne, mais franchement, ces querelles de grands-pères ne nous concernent plus.
J’en ai assez, aussi, soit dit au passage, de tous ces agrégés et docteurs de tout ce qu’on voudra : de droit (M. Lang), de philosophie (M. Ferry), d’histoire (M. Joutard), qui se drapent dans des arguments d’autorité pour morigéner un agrégé et docteur des lettres (M. Darcos) et ses conseillers de même formation sur les contenus de l’enseignement essentiel du primaire : la langue française.
3) L’ignorance des enseignants auteurs de manuels
Notre blogueuse nous cite une perle trouvée dans un Bescherelle : dans « il a chanté », « a… -é » y est donné pour une « désinence ». C’est une erreur au regard de toute linguistique française, qu’elle soit ancienne ou moderne. Certes, « -é » est une désinence (à l’école primaire, on dit « terminaison »), mais « a » est l’auxiliaire « avoir ». Cette erreur donne à penser que les auteurs du manuel, ignorant comment se forment les temps composés, sont incapables d’enseigner simplement aux élèves le système des temps de l’indicatif en français (et en anglais, d’ailleurs, ajouterait une autre de nos blogueuses d’hier…).
Entendons-nous bien. Je ne veux pas déconsidérer ici « les » Bescherelle, ni leur éditeur, qui est un des plus sérieux et fiables qui soit, ni aucun de ces éditeurs scolaires sur lesquels il est à la mode de crier haro. Car je sais comment les manuels sont faits : pour les vendre, les éditeurs sont obligés de les faire écrire et signer par des enseignants de terrain ou leur hiérarchie (IPR, IEN, formateurs d’IUFM…), et ils chargent des « éditeurs-maison » de coordonner leur travail en corrigeant les sottises qu’ils écrivent et en veillant à ce que les « livres du maître » rendent lesdits maîtres capables d’utiliser le manuel (j’en parle d’expérience, ayant eu l’occasion de remplir moi-même cette fonction-là). La perle que Mme Valette nous signale sur « il a chanté » est donc simplement une erreur que l’éditeur de ce Bescherelle-là n’aura pas vue (il y en a tant qu’on en laisse fatalement passer, dans toutes les maisons d’édition).
Cette ignorance des auteurs de manuels n’est qu’un cas particulier de l’ignorance d’une grande partie du corps enseignant en matière de langue française. Une boutade obscurantiste du calamiteux Claude Allègre (« Moi, je ne sais pas ce que ça veut dire, “enseigner le français”, tout le monde le parle, non ?!!! ») résume l’erreur idéologique qui a dominé les deux dernière décennies. La transmission des savoirs linguistiques (qu’il s’agisse de vocabulaire, de morphologie ou de syntaxe) a été interrompue et il va falloir toute une réforme volontariste des formations de premier cycle universitaire, de la maquette des concours de recrutement et de la formation académique en IUFM pour reconstruire une compétence perdue. Il faut espérer que le ministre Darcos, en collaboration avec le (la) ministre de l’Enseignement supérieur ne tardera pas à la mettre en œuvre ; il imiterait ainsi tous ses prédécesseurs qui ne publiaient pas un programme du primaire sans publier aussitôt après une modification corollaire de la formation des instituteurs (2).
En attendant que cette réforme soit faite, l’exposé des « progressions » du programme Darcos de français est assez détaillé pour pouvoir servir de fil rouge à l’auto-formation ou à la formation continue des maîtres en exercice – ainsi qu’aux futurs « livres du maître ».
4) La pagaïe terminologique
Les paragraphes de manuel sur le « complément d’objet second » que nous cite Mme Valette ne manifestent pas seulement l’ignorance de leur auteur (3), mais aussi l’état de confusion où se trouvent la terminologie grammaticale, et tout enseignement de la langue avec elle :
« Complément d’objet second.
Ce COS remplace le complément d’attribution, entre autres, car ce terme risque de prêter à confusion avec le terme attribut du sujet, avec lequel il n’a rien de commun.
Selon les grammaires, on trouve aussi complément d’objet secondaire, complément d’objet indirect second (COIs) ou encore complément attributif. Pour les grammaires qui utilisent le classement : complément essentiel/complément circonstanciel, le COS est un complément essentiel (quoiqu’on puisse parfois le supprimer).Il fait partie du groupe verbal.
« Pour les grammaires qui utilisent le classement : complément de verbe / complément de phrase, le COS est un complément de verbe, même s’il fait parfois preuve d’une certaine mobilité.
« Pour les grammaires qui n’utilisent ni l’un ni l’autre de ces classements, le COS ou le complément d’attribution est un complément du verbe parmi les autres (COD, COI, CC). »
A quelque école linguistique qu’on donne sa préférence, on conviendra qu’un jeune professeur des écoles, auquel on n’a pas forcément appris la grammaire française (il est éventuellement titulaire d’une licence de Psychologie, d’Histoire ou de Sciences de la vie), ne devrait pas être affronté à une pareille sédimentation de terminologie grammaticale, et je sais gré au programme Darcos d’avoir « fait le ménage » en prenant des options intellectuelles claires : par exemple, il écarte du primaire la notion de « complément de phrase », il n’introduit qu’en CM2 (une fois les divers compléments appris un à un) l’opposition globale entre « complément essentiel » et « complément circonstanciel », et ne fait aucune référence au « groupe verbal » (voir BO, p. 30).
5) La nocivité de certains livres de lecture
La question est si grave qu’il faudra que j’y revienne dans une prochaine chronique, et je me permettrai d’utiliser les exemples que nous donne Mme Valette. Mais comment s’étonner qu’un professeur d’école ne se fasse pas scrupule de mettre le mot « l’éfébeuf » sous les yeux des écoliers alors que son syndicat intitule une de ses bases de données, accessible en page d’accueil de son site, le « Kisaitou » ?
(1) Source « Who’s who ».
(2) Voir André Chervel, « L’enseignement du français à l’école primaire. Textes officiels. 1791-1995 », 3 volumes, INRDP, 1992-1995.
(3) Je n’insiste pas sur ce point car j’imagine que vous n’êtes pas passé me lire pour prendre une leçon de linguistique française vulgarisée...
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