Chaque Français a jusqu’à ce soir pour exprimer son opinion sur le nouveau programme de français du collège, affiché sur la Toile. Il est si bien caché dans le site du ministère qu’il vaut mieux que je vous en donne l’adresse :
eduscol.education.fr/D0082/consult_coll_reste.htm. Cela même est très surprenant : alors que le programme du primaire eut droit à la plus grande publicité — affichage parmi les actualités du site du ministère
(1), présentation par le Ministre lui-même — le programme de collège qui est censé lui faire suite pour bâtir le «
socle commun» est relégué sur un site de l’administration, en l’occurrence celui de la DGESCO.
On est tout aussi surpris de constater que, précisément, le programme de français du collège ne prétend pas faire suite au programme de français du primaire : le programme du collège a été publié par la DGESCO le 21 avril, et celui de l’école primaire (version révisée après consultation) présenté par le Ministre le 29. Autrement dit, le Ministre n’avait pas encore décidé où s’arrêtait le programme primaire que la DGESCO avait déjà décidé où commençait le programme collège !
De vieilles dépêches d’agences spécialisées m’ont permis d’élucider ce mystère chronologique. M. de Robien avait nommé deux commissions d’experts qui ont travaillé en parallèle, l’une chargée du programme Primaire, l’autre du programme Collège. Celle chargée du programme Primaire a accouché d’un programme que M. de Robien a signé en avril 2007 et que M. Darcos a tout aussitôt invalidé en en faisant faire un autre. La commission chargée du collège par M. de Robien a écrit un programme propre à faire suite au programme Primaire de M. de Robien, mais pas au programme Primaire de M. Darcos. Au plan politique, ce n’est pas une très bonne nouvelle, car cela signifie que le paquebot de la technostructure poursuit impavidement sur son erre tandis que le Ministre s’active courageusement dans le bureau d’à côté…
Et si encore le Ministre était content de ce programme ! Mais je n’en jurerais pas. Ecoutez sa dernière réponse aux questions des journalistes lors de sa conférence du 3 mai sur le «
baccalauréat et la reconquête du mois de juin»
(2). Interrogé sur les programmes du lycée, il passe insensiblement d’un jugement sévère sur les programmes du lycée à l’expression courtoise de sa perplexité sur les programmes du collège : «
les programmes qui sont très chargés, hein ?», dit-il, «
qui sont très ambitieux… qui sont même parfois étonnamment ambitieux… j’ai lu récemment, mon cher [N***], les programme du collège aussi… je trouve… hmm… on n’a rien oublié !».
Vous me direz que le Ministre ne peut pas avoir l’œil à tout, et vous aurez parfaitement raison. Il conduit de nombreuses réformes, tout ce qu’il conçoit va dans le bon sens, et la feuille de route récemment tracée par le président de la République est passionnante : allons-nous faire la fine bouche ? Je ne fais pas la fine bouche, et je salue, dans ce nouveau programme, un progrès très considérable : la réintroduction de l’étude de la langue (vocabulaire, grammaire, orthographe), et l’abandon de notions de grammaire de texte ou de linguistique générale qui étaient inutiles à ce niveau d’étude. Cependant, je suis déconcertée de voir
que ce programme trahit les volontés du ministre lui-même sur un point essentiel : la liberté pédagogique ; qu’il s’écarte de sa propre conviction que les programmes ne sont pas «une affaire d’experts» mais «l’affaire de la Nation» (3) ; et qu’il diffère sensiblement du «socle commun» tel qu’instauré par la loi Fillon et défini par le décret du 11 juillet 2006. Ce sont là, j’en conviens, des critiques sérieuses, et me voici contrainte d’entrer dans le détail technique pour les justifier.
1. L’oubli de la notion de performance des élèvesLa notion de «socle commun» impose qu’on définisse les performances attendues des élèves — et qu’on le fasse classe par classe si l’on veut pouvoir apporter de l’aide, à temps, aux élèves en difficulté. C’est même là le point essentiel de la loi Fillon. Sans cela, le prétendu «socle» est une chimère.
Or le nouveau programme de français de collège ne fixe aucun objectif de compétence concernant la maîtrise de la langue française. Sous chacune des rubriques des sections «
L’Etude de la langue» sont listées des notions sans qu’on sache ce que l’élève est censé savoir faire (même pour la rubrique la plus élémentaire, celle des conjugaisons, on ne sait même pas quels verbes l’élève devra savoir conjuguer !). Tel que, ce programme de langue française n’est guère qu’un plan de cours magistral.
Les objectifs de compétence sont, en revanche, clairement énoncés pour «
L’expression écrite», mais, à partir de la 4e, on peut douter de leur validité : pourquoi un «
socle commun» devrait-il apprendre à chaque enfant de 13 ans à «
recourir à des techniques et procédés étudiés dans les textes», quand ces textes sont tous envisagés sous l’angle des «
genres et formes littéraires» (p. 24) ?
2. L’abandon à la technostructure de la responsabilité du politiqueParce qu’il est formulé sous forme de notions, le programme de langue française est d’ailleurs infaisable à la lettre, le propre de chaque notion grammaticale étant de recouvrir sous un même chapeau toutes sortes de cas particuliers ou complexes (sur l’analyse desquels, de surcroît, les divers systèmes grammaticaux ne sont pas forcément d’accord). J’aimerais savoir, par exemple, ce que signifie «
cas les plus simples» dans la prescription «l
a proposition subordonnée relative et la proposition subordonnée conjonctive introduite par que (les distinguer, cas les plus simples)», et en quoi consiste au juste l’étude de «
la proposition subordonnée circonstancielle de condition».
De même, les prescriptions concernant l’enrichissement du vocabulaire par
«domaines lexicaux» sont parfois si vagues qu’elles peuvent recouvrir n’importe quoi : qu’est-ce donc que le «
vocabulaire concret et figuratif» qu’on apprendra en 6e et poursuivra en 5e ? de quoi est fait le «
vocabulaire des genres et registres littéraires» qu’on exigera des collégiens chaque année pour un genre et un registre différent — autrement dit, jusqu’à quel point va-t-on continuer à les gaver de vocabulaire technique de théorie littéraire, d’esthétique et de narratologie ?
On me dira que des «
accompagnements» définiront tout cela, et que nous n’avons pas à nous inquiéter. Certes, mais les «
accompagnements» des programmes précédents ne sont pas forcément de nature à nous rassurer, et les Français n’avaient pas voté pour le ticket Sarkozy-Fillon-Darcos pour que les programmes scolaires du «socle», et dans leurs parties consacrées aux performances des élèves, et dans l’énoncé précis des contenus, échappent au contrôle de la Nation.
3. Le mépris du décret du socle communLe plus étonnant, dans ce programme du collège, c’est son mépris pour les prescriptions du décret du 11 juillet 2006 relatif au socle commun. Par exemple :
-a- Ce décret insistait sur la maîtrise du niveau de langue, et en vocabulaire (p. 3), et parmi les capacités en expression orale (p. 4) : ce nouveau programme n’y fait pas la moindre allusion.
-b- Ce décret demandait que l’on apprenne aux élèves à écrire «des écrits courants (lettres)» (p. 4). Rien de semblable dans ce programme, où toute performance écrite n’est qu’imitation de texte littéraire soit par l’esthétique («
réaliste», «
fantastique», etc.), soit par le registre («
scène tragique», etc.), soit par le genre («
épisode de chevalerie», etc.). Quelle prolifération d’exercices littéraires prescrits ! Allez lire les sections «
Travaux d’écriture» de chaque année du programme, et demandez-vous quel rapport tout cela a avec un «
socle commun»
(4).
Cette aberration cesse d’être inexplicable quant on comprend, au détour d’une phrase, qu’il s’agit de ne surtout pas toucher au brevet tel qu’il est : «
écrits d’entraînement au diplôme national du brevet (DNB) : en particulier, l’invention d’un passage précédent [sic]
un texte ou lui faisant suite (respect de la cohérence générique, de la tonalité, de l’expression)». Au lieu de fabriquer un brevet conforme au socle commun, on trahit ici le socle commun pour ne pas toucher à la maquette du brevet ! Ne ferait-on pas mieux, comme M. Darcos se le propose pour le bac, de ne définir la «l
igne d’arrivée» qu’après avoir défini le «
marathon» ? et de définir le «marathon» en respectant les lois et décrets ?
-c- Le décret du socle demandait qu’on s’intéresse de près au sens des textes indépendamment de toute littérarité, il veut en effet que l’élève sache «résumer un texte» par écrit et «reformuler [oralement] un texte ou des propos lus par un tiers» (p. 4). Le nouveau programme ne s’en préoccupe aucunement.
-d- Ce décret demandait que l’élève apprenne à lire des textes «documentaires» (p. 3) et soit familiarisé avec «la presse écrite» (p. 4). Ce nouveau programme s’en tient à la littérature.
-e- Ce décret demandait que l’élève soit capable de «
lire des œuvres intégrales, notamment classiques, et [de] rendre compte de sa lecture». Le nouveau programme est soigneusement écrit pour faire semblant de satisfaire à cette obligation. On lit, p. 5 : «
Chaque année, les élèves sont invités à lire plusieurs œuvres du patrimoine […]. L’étude d’œuvres intégrales et la lecture d’extraits s’articule à cette fin». Mais on comprend dès la p. 6 que le prétendu «
patrimoine» peut très bien être fait uniquement de littérature de jeunesse : «
L’accent est mis en classe sur les œuvres patrimoniales, ce qui n’exclut pas le choix d’œuvres étrangères, de lectures d’aujourd’hui et [sic]
même de texte appartenant à la littérature de jeunesse». Il y a bien, plus loin, pour chaque année, un programme d’œuvres classiques, mais chaque rubrique d’œuvres classiques est précédée de la mention «
le professeur fait lire, intégralement ou par extraits…». Ce programme permet donc tout à fait de ne faire lire les œuvres classiques que par extraits tandis qu’on ne lit intégralement que des œuvres de littérature de jeunesse
(5).
4. Le manque de continuité dans la scolarité obligatoireLa notion de «socle» suppose aussi que le primaire et le collège soient solidaires pour coaliser leurs efforts. Il faudrait donc que le programme du collège prenne la suite de celui du primaire. Or tout se passe comme si on n’avait pas relu l’ensemble pour ménager une cohérence dans l’apprentissage de la langue française.
De fait, la 6e se voit attribuer des objectifs qui font d’elle un ressassement du Primaire, quand ils ne sont pas en-deçà de ceux du Primaire, et l’on attend la 5e, la 4e ou la 3e pour embrayer sur des enseignements amorcés à l’école. Par exemple, le CM2 enseigne à distinguer phrase simple et phrase complexe… et la 6e s’en tient à la phrase simple ; on attend la 5e pour étudier les temps composés de l’indicatif… que l’élève distingue depuis le CM1 et conjugue au CM2 ; la 5e fait découvrir l’impératif… qu’on conjugue depuis le CM1, elle se penche sur la proposition relative… dont on appris au CM1 à repérer les principaux pronoms introducteurs, et sur les termes «
génériques»… dont on fait usage depuis le CM2 ; ce n’est qu’en 3e qu’on reparle des interrogatifs et exclamatifs appris dès le CM1… Ces prescriptions pour le collège ne semblent pas tenir compte de l’effort fait à présent, en primaire, pour l’enseignement des fondamentaux.
5. La liberté pédagogique toujours assujettieLa loi Fillon consacrait la liberté pédagogique, et voici que ce programme maintient l’obligation d’enseigner en «séquence» (p. 2). Biensûr, cette réaffirmation de la séquence se comprend à travers des phrases du «
Préambule» particulièrement alambiquées : la langue du «
mammouth» a ses obscurités particulières, auxquelles s’ajoutent ici les expressions embarrassées qu’on trouverait dans n’importe quelle «
motion de synthèse» cosignée par des adversaires forcés d’afficher un consensus de surface. Mais si l’on fait l’effort de comprendre cette prose bizarre, que voit-on ?
«
La liberté pédagogique du professeur s’exerce dans le respect des principes énoncés ci-dessus.» Quels principes ? Voici, 12 lignes plus haut : «
les apprentissages des élèves sont construits à partir d’activités qui mettent en relation» toutes les composantes de la discipline nommée Français (étude de la langue, «déroulement chronologique», étude des genres et formes, pratique de l’écriture). Même l’étude de la grammaire devra avoir un lien avec celle de la littérature : elle pourra «
n’entretenir qu’un lien relativement souple» avec elle, mais «sans pour autant devenir autonome». Les inspecteurs n’ont pas fini de persécuter les professeurs !
Je conçois que la réforme du lycée soit une tâche très importante et propre à mobiliser dès à présent les énergies. Mais comment construira-t-on solidement le lycée si le «socle» sur lequel il va reposer est ainsi mi-fait (pour le primaire), mi-à faire (pour le collège) ?
Et puisqu’on en est au «
début de la réflexion» sur la réorganisation du lycée, et sur les moyens de ressusciter les filières littéraires, il serait prudent de réfléchir sérieusement sur la question suivante : et si les filières littéraires des lycées étaient désertées, aussi, parce que le collège donne une trop mauvaise image de l’enseignement littéraire ? Croit-on qu’on puisse attirer vers les filières littéraires des jeunes qu’on a ennuyés pendant deux ou trois ans en tentant de les transformer en singes savants, capables d’analyser en pseudo-théoricien, et d’écrire du pseudo-Labiche, du quasi-Corneille ou du sous-Chrétien de Troyes ? Les experts des commissions diverses, tous professeurs de Français, feraient bien de se rappeler que les collégiens ne sont pas tous de futurs professeurs de français et que les gens «normaux», si j’ose dire, ne s’intéressent à la littérature que pour son contenu : «
Tout Paris pour Chimène a les yeux de Rodrigue». «
Pour Chimène» : pas pour l’Abbé d’Aubignac ni tous autres doctes saisis par le «
démon de la théorie».
1. Vous trouverez sa dernière version à la page
www.education.gouv.fr/cid21246/projet-programmes-ecole-primaire.html2. Sur
interneto.httpsvc.vitalstreamcdn.com/interneto_vitalstream_com/mineduc/080603/differe.html, les dernières secondes de la section «Questions réponses».
3. Cf. «On me dit, en somme, que les programmes sont une affaire d’experts. Je réponds, moi qui ai été le premier expert de cette maison lorsque j’étais le doyen de l’Inspection générale de l’Education nationale, que les programmes sont l’affaire de la Nation tout entière et que cette responsabilité incombe d’abord au politique» (Discours de présentation des programmes du primaire, sur
www.education.gouv.fr/cid21254/presentation-des-programmes-ecole-primaire.html)
4. Parmi les exercices obligatoires, il y a évidemment l’écriture d’un «
texte poétique engagé : autour du récit d’une expérience personnelle ou d’un témoignage» : les experts «
n’ont pas oublié», comme dirait le Ministre, ce moyen privilégié du formatage idéologique socialiste — un autre moyen du formatage idéologique étant la thématique unique «
Arts, Etats et pouvoirs» dans la section «
Histoire des arts» de ce programme, en 5e et 3e (comme s’il n’y avait rien d’autre à apprendre en histoire de l’art !).
5. J’entends bien que ceci permettra à l’édition de prospérer doublement : elle fera des manuels avec des extraits d’œuvres classiques et continuera à vendre ses produits de littérature de jeunesse. Mes amies éditeurs(trices) me permettront cependant de considérer que l’école de la République n’a pas pour premier devoir de veiller à leur chiffre d’affaire.