Le récent article de MM. Luc Ferry et Jack Lang contre le programme Darcos de l’enseignement primaire (1) est un tissu de mensonges et il suffit d’avoir feuilleté ce programme pour s’en apercevoir (2). Peut-être qu’aveuglés par le dépit de voir retoquer leur propre programme de 2002, ils n’ont pas lu le nouveau texte qu’ils prétendaient critiquer ? Publier ici un relevé exhaustif des contre-vérités qu’ils émettent serait interminable et lassant. Je me bornerai à commenter vingt lignes de leur plume concernant la maîtrise de la langue française. Cela m’entraînera à montrer, chemin faisant, que le nouveau programme n’en « rabat » pas « sur le niveau visé », qu’il est de nature à guider les enseignants de manière éclairante, et qu’il n’a strictement rien à voir avec un « populisme scolaire ».
MM. Ferry et Lang mentent effrontément lorsqu’ils écrivent ces dix lignes :
« Sur l'essentiel, notamment la lecture, l'écriture, l'expression orale, on en rabat comme jamais sur le niveau visé. En fin de CM2, on se contente désormais d'attendre d'un élève qu'il soit capable d'«orthographier un texte simple de dix lignes lors de sa rédaction ou de sa dictée» alors que les programmes de 2002 demandaient qu'il sache rédiger un «récit» au moins deux fois plus long, mais aussi «noter des informations», «rédiger une courte synthèse» des leçons, en respectant, outre les règles d'orthographe et de syntaxe, des critères de clarté et de cohérence du propos. Soyons clairs : savoir tout juste écrire dix lignes sous la dictée ne suffit pas pour suivre une classe de 6e ! » (« Nouvel observateur », p. 50.)
Dans la réalité, le français du cycle des approfondissements (3) du programme Darcos occupe 6 pages de Bulletin officiel (deux pour le programme, pp. 13-14, quatre pour le descriptif des progressions, pp. 28-31), qui envisagent méthodiquement le «langage oral», la «lecture et l’écriture» sous divers aspects («lecture», «écriture», «étude de texte», «littérature», «rédaction», «récitation»), et l’étude de la langue, en trois volets («vocabulaire», «grammaire», «orthographe»).
Pour les capacités rédactionnelles, dont nos deux ministres menteurs se préoccupent à juste titre, l’écolier de demain apprendra non seulement à rédiger un « récit » (comme dans le programme de 2002), mais également «un dialogue» (à partir du CE2), «une description, un portrait» (à partir du CM1), un «compte-rendu», «un poème» (en CM2) — voir BO, p. 14 et 29. Il paraissait en effet regrettable de se focaliser sur le « récit » au point où le programme 2002 l’était : apprendre à rédiger un dialogue permet d’acquérir l’expression correcte de l’interrogation, de l’exclamation et de l’ordre ainsi que le bon usage des principaux signes de ponctuation ; apprendre à rédiger une description (ou un portrait) ou un compte-rendu répond à des besoins de la vie commune et facilite l’expression (écrite ou orale) dans d’autres disciplines, par exemple les sciences de l’observation ou la découverte des arts.
Ajoutons que l’écolier de demain apprendra également à « noter une information », même si nos deux calomniateurs prétendent le contraire. N’y voyant pas une activité rédactionnelle à proprement parler, mais plutôt un geste pratique, le programme Darcos n’a pas mentionné cette compétence dans la rubrique « Rédaction », il l’a inscrite dans la rubrique « écriture », en CM1, sous une forme, d’ailleurs plus large qu’en 2002 : « noter des idées, des hypothèses, des informations utiles au travail scolaire » (BO, p. 28).
Il faut préciser, en effet, au passage, que le programme Darcos est rédigé en français commun : on y appelle les activités rédactionnelles « rédaction » et le geste pratique d’écrire « écriture » ; on n’y appelle plus la rédaction « écriture », comme le programme de 2002 le faisait selon une métonymie à la mode chez les barthésiens vers 1970 et qui paraît aujourd’hui vieillie et inutilement propice aux confusions. Libre à MM. Lang et Ferry de considérer ce choix de la simplicité et de la clarté du vocabulaire du ministre comme du « populisme scolaire », j’y vois plutôt du bon sens.
Pour revenir à l’apprentissage de la rédaction, nos deux censeurs menteurs font semblant de croire que le programme 2008 ne se préoccupe pas de « la clarté et [de] la cohérence » des textes rédigés par les élèves. Il n’en est évidemment rien. Le nouveau programme ajoute d’ailleurs aux critères de « clarté » et de « cohérence » de la rédaction, le critère de « précision » : c’était en effet utile à divers égards (entraînement des capacités d’observation, formation de l’esprit scientifique, conscience que les mots ont un sens précis et que tous les énoncés ne se valent pas, même si le scripteur « se comprend »).
Dans le programme 2002, la « cohérence » de la rédaction faisait partie des vœux pieux figurant parmi les objectifs du cycle de 3 ans ; mais ce programme n’indiquait ni de quoi étaient faites la cohérence et l’aisance rédactionnelles à enseigner, ni, surtout, dans quel ordre procéder, au long des trois ans, pour la faire peu à peu acquérir. Résultats : l’attention des professeurs se focalisaient répétitivement sur les rares éléments signalés par le programme (temps des verbes, pronoms personnels, « connecteurs »), et les élèves de 6e d’aujourd’hui ne savent pour ainsi dire pas rédiger. Le programme 2008 guidera davantage les professeurs d’école en indiquant quels éléments de la langue produisent la « cohérence », la « précision » et l’ampleur de la rédaction, et en prescrivant ce qui sera enseigné dans chaque classe. A cet égard, on croit rêver quand MM. Lang et Ferry osent écrire qu’en 2002, ils ont « indiqué des progressions concrètes, autant que possible précieuses pour les maîtres débutants » (« Nouvel observateur », p. 51) : le BO n’en porte pas trace !!! C’est le programme Darcos qui apporte enfin, du moins en français et en mathématiques, ces progressions éclairantes.
Ainsi, pour la rédaction, l’élève de CE2 commencera par veiller à la cohérence de ses récits du seul point de vue du « temps des verbes », et visera à la précision des énoncés « dans la nomination des personnages et par l’usage des adjectifs qualificatifs». En CM1, l’élève apprendra à ménager la cohérence de son texte en veillant à l’usage des « pronoms », des « conjonctions de coordination », des « mots de liaisons » entre les phrases, et à l’expression exacte des « relations temporelles » ; il accroîtra la précision de ses textes par l’usage, à présent, de « compléments circonstanciels de lieu et de temps » et d’«adverbes de manière ». Le CM2 y ajoutera quant à lui une attention particulière aux relations logiques, et une recherche de l’aisance par l’éviction des « répétitions » et des « énoncés des registres familier, argotique ou bas » (BO, p. 29) ; le CM2 est en effet le moment où l’apprentissage du vocabulaire s’affinera et où l’élève découvrira, en grammaire, les « adverbes et locutions adverbiales exprimant la cause et la conséquence » ainsi que les « propositions subordonnées de temps et de cause » (BO, p. 30).
Il faut préciser en effet que ces programmes de français s’emploient à faire avancer d’un même pas l’acquisition de toutes les composantes de la maîtrise de la langue française : à lire verticalement chaque colonne des progressions (BO, pp. 28-31), on comprend que les connaissances acquises en grammaire ou en vocabulaire seront, au fur et à mesure, mises au service de la compréhension des textes lus (rubrique « Etude de texte ») et de l’apprentissage de la rédaction. La réintroduction de la grammaire dans les programmes du primaire n’est donc pas, comme le croient nos deux ministres injurieux, une « imposture » visant le « populisme scolaire », c’est une salutaire décision de méthode. Et M. Xavier Darcos, agrégé des lettres, a sans doute, sur ce point de méthode, une opinion plus autorisée qu’un agrégé de droit ou de philosophie.
De fait, l’actuel niveau des élèves de 6e montre que la « conviction » sur laquelle MM. Lang et Ferry avaient fondé leur programme de français était erronée. Je les cite : « nous avions limité volontairement le programme de grammaire à l'essentiel : en gros, les marques du pluriel («s» et «ent»), la conjugaison, les règles les plus utiles de l'orthographe, le bon usage des «mots de liaison» et quelques autres éléments de bon sens. […] Notre conviction était que seule la pratique assidue de l'écriture et de la lecture permet aux enfants de maîtriser la langue, les exercices abstraits d'analyse grammaticale devant être réservés au collège » (« Le Nouvel Observateur », p. 52).
Cette conviction était erronée comme toutes les croyances réductrices (dès qu’une affirmation repose sur un « ne… que… », elle a des chances d’être fausse…). Ces messieurs ont cru que « seule la pratique de la lecture et de l’écriture permet aux enfants de maîtriser la langue ». Non, après sept ans, la preuve est faite que seule, la pratique de la lecture et de l’écriture ne suffit pas. La langue orale la plus quotidienne s’apprend par immersion, mais la capacité de comprendre un texte lu, quand il est d’une autre langue française que celle du milieu d’origine, et la capacité d’écrire en français standard ne s’acquièrent pas par on ne sait quelle osmose spontanée, on ne sait quelle imitation improvisée, on ne sait quel mimétisme irréfléchi. MM. Lang et Ferry ont cru à quelque chose qui ressemble à l’opération du Saint-Esprit. En vérité, pour maîtriser la langue écrite (la comprendre, l’écrire, et pouvoir critiquer et amender ce qu’on a écrit), il faut des mots pour parler de cette langue ; les leçons de vocabulaire et de grammaire ne sont rien d’autre que le moment où l’élève acquiert ces mots-là ; et les exercices de vocabulaire et de grammaire ne sont rien d’autre qu’un entraînement à manipuler, pour les posséder enfin, les éléments de la langue.
La conviction de MM. Lang et Ferry était erronée, aussi, parce qu’en voulant trop réduire le champ des objets grammaticaux observés et l’acuité de cette observation, elle maltraitait les capacités intellectuelles des enfants, d’au moins trois manières :
— d’une part, en réduisant « l’observation réfléchie de la langue française » à quelques faits de langue isolés choisis sur un critère de fréquence, le programme 2002 entravait l’accès des élèves au système de la langue. Car l’esprit ne comprend un système que lorsqu’il peut mettre en série suffisamment d’objets, et la fréquence statistique des objets qu’il met en série est indifférente à l’opération d’intellection. Par exemple, un élève perçoit mieux le système des temps français, et l’antériorité qui s’attache aux temps composés, si vous lui montrez l’emploi du passé composé, du plus-que-parfait, du futur antérieur et du passé antérieur— et non pas du seul passé composé.
— D’autre part, le programme de MM. Lang et Ferry méprisaient les facultés d’analyse des enfants en « réservant au collège », c’est-à-dire lorsqu’il est trop tard, ce qu’ils nomment « les exercices abstraits d'analyse grammaticale ». Un enfant peut, très tôt, exercer ses capacités d’ « analyse » sur la langue qu’il parle lui-même : un élève de CE1 ne risque pas d’analyser grammaticalement une phrase de Chateaubriand, mais il peut fort bien analyser grammaticalement le groupe « la maison bleue » en article + nom + adjectif. D’ailleurs, il est absurde d’imaginer, comme font apparemment nos deux ministres, qu’on puisse obtenir d’un élève qu’il ajoute à un mot une marque d’accord en genre et en nombre (e », « es », « s » ou un « -nt »), sans qu’il ait auparavant « analysé grammaticalement » le groupe de mots pour décider si le mot envisagé est concerné par l’accord.
— Enfin, au moment même où ils jugeaient impropres à l’école primaire « les exercices abstraits de l’analyse grammaticale », MM. Lang et Ferry identifiaient fort mal la source réelle de l’abstraction incompatible avec l’enfance. Pas plus qu’une autre analyse (songeons à celle qui préside, par exemple, à n’importe quelle opération cognitive de comparaison ou de calcul), l’analyse grammaticale n’est trop abstraite pour un enfant ; elle contribue d’ailleurs, avec les autres sortes d’analyses, à construire et à développer les facultés de raisonnement des élèves. Ce qui était trop abstrait pour un enfant, dans le programme de français de 2002, c’était la terminologie grammaticale qui le sous-tendait. De type structural, cette terminologie englobait sous une même notion des faits de langue qui en effet fonctionnent identiquement aux yeux de l’adulte (possesseur de la langue) mais que l’enfant (en cours d’acquisition de la langue) aura plus de facilité à envisager séparément. Par exemple, un enfant conquiert mieux le sens et l’usage de « le », « un », « ses », « ces », « quelle », si on les lui fait identifier, progressivement, sous les noms d’« article », « possessif », « démonstratif », « interrogatif » que si on les lui nomme, d’emblée et tous identiquement, « déterminant ». De cette terminologie trop abstraite nos deux anciens ministres ne sont d’ailleurs pas directement responsables, même s’ils l’ont avalisée : elle fut fixée par un commission d’universitaires en amont de leur programme. Mais maintenant que la preuve est faite que cette grammaire « moderne » ne réussit pas mieux aux écoliers que les mathématiques « modernes » n’avaient réussi en leur temps (4), il est heureux que le programme Darcos, en réintroduisant la grammaire à l’école primaire, la reformule dans une terminologie plus propice à son acquisition.
1. "Le Nouvel Observateur", 13-19 mars 2008, pp. 50-52.
3. Disons-le pour les non-spécialistes, ce « cycle »» recouvre le CE2, le CM1 et le CM2.
4. Je fais ici allusion à l’épisode déjà lointain où des mathématiciens avaient imaginé qu’il fallait apprendre aux enfants des écoles à compte en « base 3 », « base 5 », etc., la « base 10 » ayant été, en effet, un choix historique aléatoire.