L’affaire de Berlaimont (Nord) est assez significative pour qu’on s’y arrête un moment. Comme d’habitude dans les « affaires », plusieurs dysfonctionnements se sont conjugués.
1. Le professeurLes faits : au collège de Berlaimont, un élève de 6e a traité de « connard » un professeur de technologie devant toute sa classe, et celui-ci l’a giflé.Premier dysfonctionnement. Un professeur ne devrait pas gifler un élève insolent ; il devrait toujours rester calme, qu’on le traite de « connard », de « sale feuj » ou de « vieille salope ». Certes, mais avouez que ce n’est plus un métier. Si l’on veut que cette profession devienne moins inconfortable, il y faudrait deux conditions :
— affecter un psychologue référent à chaque enseignant (comme en Allemagne), afin qu’il puisse, s’il le souhaite, parler avec quelqu’un des tensions psychiques qui résultent de l’exercice de son métier ;
— restaurer l’autorité du maître dès l’école primaire, comme y visent les programmes Darcos. Evidemment, les syndicats (les mêmes syndicats qui soutiennent l’enseignant gifleur dans l’adversité) ricanent devant cette restauration, s’ébaudissant de l’obligation de vouvoyer le professeur ou de se lever à l’entrée d’un adulte dans la classe. Sans doute croient-ils que le respect de l’autorité s’acquière par l’opération du Saint-Esprit ?
2. Le gendarmeReprenons notre récit berlaimontais. Le père du garnement insulteur est venu au collège demander des comptes ; il y vint en uniforme de gendarme, étant gendarme et incapable de distinguer entre ses responsabilités de père et l’exercice de ses fonctions. Deuxième dysfonctionnement. Certes, il est tentant d’utiliser les prérogatives de la fonction publique au profit d’intérêts privés, et il est humain de céder à la tentation, mais on aimerait être certain que ce fonctionnaire a été rappelé à l’ordre par sa hiérarchie.
Ledit gendarme a ensuite couru déposer plainte, manifestant par là sa solidarité avec son insulteur de fils. Il semble que son « raisonnement » ait été le suivant : un professeur ne doit pas pouvoir donner de gifle, puisque c’est interdit à un gendarme.Troisième dysfonctionnement : ainsi donc il y a dans la gendarmerie des gens qui trouvent normal qu’un enfant traite un professeur de « connard » ? Et qui ne font pas la différence entre le passage à tabac d’un prévenu et une gifle de correction paternelle ? Cela mériterait que le (les) ministre(s) compétent(s) s'interroge(nt) sur la valeur des tests psychotechniques des concours de recrutement de ce corps ainsi que sur le niveau de diplôme requis pour y accéder. De fait, les exigences de qualification préalable n’ont pas changé depuis longtemps pour divers emplois publics « de catégorie C » chargés de l’ordre ou de la sécurité (adjoint de police, gardien de la paix municipal, sapeur-pompier, gendarme…) : on peut y accéder sans aucun diplôme ou nanti d’un simple CAP. Avec la démocratisation/massification de notre système éducatif et la distribution massifiée de nos diplômes secondaires (en 2006, 64,3% de la génération a obtenu le bac), la non-exigence de diplômes pour les personnels d'ordre et de sécurité est devenue inquiétante et il serait prudent de requérir au moins le niveau bac.
3. Le commissaireEn conséquence de la plainte du gendarme, la police d’Aulnoye est venue interpeller le professeur chez lui, et l’a gardé 24 heures en garde à vue.Quatrième dysfonctionnement. Le ministre compétent pourrait-il rappeler aux fonctionnaires de police qu’ils ne sont pas salariés par les contribuables pour les humilier inutilement ?
4. Le procureurPour le procureur d’Avesnes-sur-Helpe, « cette garde à vue se justifiait », et voilà notre pauvre professeur inculpé pour « violences aggravées sur mineur ». Cinquième dysfonctionnement. Seuls s’en étonneront ceux qui « font confiance à la justice de leur pays ». Pour ma part, je fais surtout confiance aux magistrats pour emboîter le pas aux gendarmes : nous avons une justice, sinon de classe, du moins de corporations. Et puis, d’Outreau à Berlaimont, du parquet de Boulogne-sur-mer à celui d’Avesnes, la magistrature adore se raconter des histoires de croque-mitaines où pullulent les persécuteurs d’enfants, du prêtre à la boulangère en passant par le conducteur de taxi…
Cette « justice »-là ressemble à un cauchemar, et l’on aimerait que soit approfondie la réflexion, entamée au lendemain d’Outreau, sur la pertinence de la formation dispensée par l’Ecole Nationale de la Magistrature.
5. Le principalDans cette affaire berlaimontaise, il y a quelqu’un dont personne ne parle, c’est le principal du collège. Tout juste comprend-on entre les lignes qu’il ne fut pas capable de dissuader le gendarme de déposer plainte et qu’il s’est satisfait d’avoir un professeur mis à pied pour gifle tandis que l’élève insulteur restait au collège sans autre sanction que de passer quelques jours en salle de permanence.Sixième dysfonctionnement. Tant que les élèves sauront qu’ils peuvent traiter un professeur de « connard », de « sale feuj » ou de « vieille salope » sans rien risquer d’autre que d’aller en permanence, ils n’ont pas de raison de s’en priver… et les étudiant(e)s de licence auront raison de s’orienter vers un autre métier que professeur. Qui voudrait passer sa vie auprès de ces charmants bambins qui vous insultent avec la bénédiction de leurs parents, sans même pouvoir compter sur l’institution ?
6. Le ministreAu moins le professeur de Berlaimont fut-il défendu par son ministre. M. Xavier Darcos calma les foudres rectorales, et sans pour autant justifier le geste malheureux de l’enseignant, il se porta au secours du fonctionnaire placé sous son autorité. Il renouait là avec une vieille et digne tradition républicaine : un ministre se doit de défendre ses personnels. Sous la gauche, cette tradition s’était perdue. M. Claude Allègre ne disait que du mal des enseignants. Quant à sa « ministre déléguée », Mme Ségolène Royal, elle a poussé à ce qu’on applique à tort et à travers sa circulaire contre la pédophilie ; c’était un temps sinistre où la philosophie du ministère était de « préférer que neuf enseignants innocents soient poursuivis en justice, si cela permet de sauver un enfant de la pédophilie ». On ne sait pas combien de professeurs, victimes de calomnies enfantines, ont été brisés par l’ineptie de la « Justice » dans cette chasse aux sorciers. Mais la « Justice » n’en conçoit évidemment aucun regret ! Le 14 novembre 2007, le tribunal de Grande instance de Paris a débouté la famille de l’instituteur de Zittersheim, Paul J. . Sa famille plaidait contre l’Etat pour rétablir son honneur ; il s’était défenestré quand les gendarmes étaient venus l’interpeller chez lui sur l’ordre du parquet (de Saverne, cette fois) sans aucune enquête préliminaire (1).
Nos magistrats étaient atteints depuis 10 ans de la psychose de la pédophilie, voici que la psychose de la « violence aggravée » commence. Cela nous promet un riant avenir. La seule chose consolante pour nous, chers collègues, c’est qu’à voir le nombre des soutiens reçus par le professeur de Berlaimont, la France fait plus confiance à ses professeurs qu’à sa magistrature.
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(1) Voir
www.lefigaro.fr/france/20060316.FIG000000135_pedophilie_la_famille_d_un_instituteur_perd_contre_l_etat.html