Le 21 novembre, à Loos (Nord), dans un lycée professionnel privé sous contrat, une jeune femme de 26 ans professeur de français a été attaquée dans sa classe, à coups de poings et de pieds, par un élève de Seconde, un garçon de 15 ans (1). Le lendemain, elle recevait un coup de téléphone du président de la République, puis une visite du ministre de l’Éducation nationale, qui « exprimait à l'enseignante blessée le soutien indéfectible de l'institution scolaire » (2). Pendant ce temps, l’agresseur était remis à la police par sa mère, puis présenté à un juge pour enfants.
Triste histoire. Si on l’arrêtait là, on pourrait au moins penser que notre jeune collègue peut être rassérénée par la réaction de « l’institution ». Hélas, des professeurs d’IUFM ont fait entendre un couac dans ce concert de discours décents. Le dimanche 25, sur France-Info, on entendait une enseignante et un directeur-adjoint d’IUFM expliquer que, si des élèves agressaient leurs professeurs, c’est que ces professeurs n’étaient « pas assez bien formés » et qu’ils se laissaient, par maladresse, enfermer dans des « pièges » (3). Ainsi donc, si les professeurs prennent des coups, c’est de leur faute ? De même, si des casseurs mettent le feu au groupe scolaire de Villiers-le-Bel et à sa bibliothèque, c’est sans doute la faute aux bibliothécaires.
Il y en a assez de ces raisonnements absurdes qui visent cyniquement à justifier l’existence des Instituts universitaires de formation des maîtres (alors que la religion pédagogiste a du plomb dans l’ail) et à culpabiliser les professeurs. Les jeunes profs sont d’ailleurs prompts à culpabiliser : « c’est bizarre, confie la collègue blessée à Loos, d’être à la fois victime et considérée d’un coup comme l’égérie de l’Éducation nationale, alors que les événements que j’ai vécus sont quand même dus à une situation d’échec. Pas de mon action uniquement, mais tout de même ».
Il faut rassurer cette jeune femme : non, ce n’est pas elle qui a « échoué », c’est l’Éducation nationale qui a atteint le fond, s’étant sabordée pendant 25 ans d’idéologie contre-productive, c’est l’Éducation nationale qui n’aurait jamais dû envoyer dans sa classe un lycéen fabriqué sur le modèle de son agresseur. Il faut aussi moduler l’étonnement de Mme Christine Boutin qui, à « Télé-Matin » (France 2), mercredi 27, jugeait « inexplicable » que les émeutiers de Villiers-le-Bel eussent brûlé un groupe scolaire et sa bibliothèque.
Personnellement, je trouve ces destructions choquantes, inadmissibles, mais il ne me paraît pas "inexplicable" qu’on saccage une école si on estime qu’on n’y a rien appris, qu’on brûle une bibliothèque quand on ne sait pas lire, ou qu’on s’en prenne à une agence ANPE si l’on comprend qu’on a été si peu formé qu’on est inemployable. Les banlieues populaires abritent, on le sait, de nombreux jeunes quasi-illettrés et sans qualification : tous les ans, parmi les adolescents qui quittent l’enseignement secondaire, 6% environ en sortent sans rien ou munis du seul brevet, et les Journées d’appel de préparation à la Défense (JAPD) ont détecté en 2006 11,7% de jeunes gens « en difficulté de lecture » (14,8% des garçons, 8,5% des filles). Même en l’absence (regrettable) de statistiques fines, on est prêt à parier que ces garçons-là viennent plus souvent de familles non francophones ou francophones illettrées que de vieilles familles françaises, et plus souvent de Villiers-le-Bel que de l’île de la Cité.
Et est-ce si surprenant qu’un lycéen « pro » de 15 ans s’énerve au point d’agresser son professeur de français de LEP, étant donné ce que l’école est devenue ? Mettez-vous un instant dans la peau de l’un d’entre eux. Imaginez qu’à l’école primaire, on ne vous ait pas bien appris à lire (certaines méthodes sont désastreuses), on ne vous ait pas appris le vocabulaire français, ni la grammaire, ni l’orthographe (les programmes sont très pauvres et les méthodes prescrites sont inefficaces), on ne vous ait pas inculqué le respect de l’autorité (certaines pédagogies s’y prêtent peu). Imaginez qu’ensuite, vous avez subi quatre ans de collège sans jamais doubler (la « fluidité des tuyaux » épargne les deniers publics) mais sans jamais « toucher une bille » non plus, parce que vous ne possédiez pas les bases et qu’on ne vous les donnait toujours pas : vous êtes donc sorti du collège presque aussi ignorant que de la communale, « la haine » en plus. Imaginez qu’après cela, on vous ait casé dans un lycée professionnel dont vous n’avez pas choisi la spécialité, dont les perspectives professionnelles vous dépriment, et que vous deviez y écouter des professeurs qui vous parlent une langue française normale mais trop élaborée pour vous, et qui réclament de vous des exercices sans rapport avec vos capacités et des comportements sans rapport avec vos habitudes. Imaginez, au total, qu’une colère impuissante vous habite, mais que vous n’ayez pas les mots pour la dire, ni même pour la penser.
Oui, la refondation de l’école est urgente et le premier chantier doit être l’école primaire. Le travail à mener est vaste : recomposer les horaires pour qu’ils privilégient l’apprentissage de lire-écrire-compter-calculer et la maîtrise de la langue française orale et écrite, rédiger de nouveaux programmes qui soient progressifs, cohérents et instructifs (et les écrire non par cycle mais par année, pour mieux guider les enseignants), revoir les procédures d’évaluation des compétences des élèves, créer les conditions techniques d’une liberté pédagogique réelle et y associer l’obligation de résultat, réaménager la formation des professeurs d’école (et donc : revoir les maquettes de licence et de concours de recrutement, créer des bourses au mérite, redéfinir le fonctionnement des IUFM…)…
Bien sûr, pareille réforme ne se fera pas sans mécontenter l’une ou l’autre des diverses corporations administratives ou savantes dont les intérêts particuliers ou les susceptibilités à vif sont attachés au statu quo. Mais à la lueur des écoles qui brûlent, il devient très clair que l’intérêt général est préférable à la somme (d’ailleurs introuvable) des intérêts particuliers.
(3) France-Info a omis (?) de référencer cette calamiteuse chronique sur son site virtuel.