L'AUTEUR

Marie-Christine Bellosta

Marie-Christine Bellosta est maître de conférences en littérature française à l'Ecole normale supérieure. En savoir plus...

DOCUMENTATION

Edito

De la maternelle aux premiers cycles universitaires et à l’IUFM, notre système éducatif va mal. Au niveau individuel, les effets de cette dégradation sont diversement ressentis par les élèves, les étudiants, les professeurs, les parents d’élèves, les employeurs… Au plan collectif, c’est un immense gâchis : en gaspillant les talents de sa jeunesse, la France dilapide ses chances d’avenir.
Il est urgent de rompre avec les illusions doctrinales et les erreurs qui ont conduit notre système éducatif dans cette impasse, et de débattre ouvertement des solutions qui se proposent.

19 mar. 2008

Débat sur le primaire : la question des responsabilités et des "moyens"

Parmi les commentateurs de ma chronique «MM. Lang et Ferry, sacrés menteurs !», M. Wagner, directeur d’école française en Suisse développe deux thèmes sur lesquels je vais m’arrêter ici : celui de la responsabilité des divers acteurs et celui des moyens.
1. Sur la responsabilité des divers acteurs
M. Wagner a bien raison de nous conseiller de ne pas nous rejeter mutuellement la faute entre enseignants intervenant aux divers moments du cursus des élèves : oui, les programmes actuels sont à revoir «de la maternelle à la terminale» ou plutôt, dirai-je, de la maternelle à la licence. Il faut espérer que de nouveaux programmes de collège et de lycée suivront les programmes Darcos du primaire, et que le ministère de l’Enseignement supérieur voudra bien réfléchir, un jour, à des maquettes pédagogiques nationales pour le premier cycle universitaire (1).
De plus, les enseignants ne sont pas responsables des programmes que leur impose leur autorité de tutelle ou leur établissement d’enseignement supérieur. L’enseignement n’est pas une profession libérale, et nous faisons tous ce que notre employeur nous demande de faire.
C’est bien pour cela qu’un autre blogueur, M. Place, professeur des écoles, aurait tort de croire que la publication de ce nouveau programme exprime un mépris pour les instituteurs. Je suis très en colère contre M. Joutard qui a fait tout ce qu’il a pu pour remuer la boue des passions amères ; d’abord il a osé prétendre sur "France-Info" que le projet de réforme Darcos était «insultant» pour les enseignants, parce qu’il portait implicitement un jugement négatif sur leur travail ; et il a recommencé sur le site du SNUIPP : «C’est un grand mépris, prétend-il, pour le corps enseignant […] qui sera d’autant plus désorienté qu’on passe son temps à lui dire que jusqu’à présent, il a échoué». Personne ne dit au «corps enseignant» qu’il a «échoué». Ce qui est dit aux enseignants, c’est ceci: ce que M. Joutard et les siens vous font faire donne des résultats qui doivent absolument être améliorés; les enfants entrés en CE2 en septembre 2002 sont passés en 6e en 2005, ils sont aujourd’hui en 4e: l’effet du programme de 2002 peut être jugé sur pièce, et il est raisonnable d’estimer qu’il a fait assez de dégâts comme ça. À voir le niveau des élèves de Seconde ou de DEUG, le programme signé par M. François Bayrou en 1995 n’était d’ailleurs pas plus efficace.
Notre blogueur directeur d’école qui nous conseille de ne pas nous jeter la pierre mutuellement n’en cède pas moins à la tentation d'incriminer nos collègues professeurs de collège lorsqu’il écrit : «Par exemple, pour la grammaire, en 6e il me semble qu'au programme, on revoit l'ensemble des fonctions vues au cycle 3. Mais vous, dans le secondaire, vous prenez pour acquises des compétences qui sont en voie d'acquisition et qu'il faut encore travailler, je m'en rends compte à chaque réunion d'harmonisation CM2/6e». À mes yeux, les professeurs de collège ne sont pas plus «en faute» que les professeurs d’école : pour poursuivre avec l’exemple de la grammaire, les programmes de grammaire de phrase sont quasiment inexistants pour le collège, et comme ils embrayent sur un programme du primaire si peu instructif que les élèves arrivent en 6e en ne sachant presque rien, les professeurs de collège sont impuissants à conduire leurs élèves à la maîtrise de la langue française avant la fin de la scolarité obligatoire.
Les enseignants doivent perdre ce réflexe psychologique qui fait que l’on a tendance soit à se culpabiliser (à s’imaginer «en faute»), soit à accuser le collègue du niveau précédent ou suivant (à rejeter «la faute» sur lui). Ce ne fut pas «la faute» des fantassins, ou du Génie, ou des artilleurs, s’il y a eu des centaines de milliers de morts inutiles à Verdun, c’est la faute de l’Etat-major. Evidemment, les maréchaux Lang, Ferry, Joutard, Meirieu, etc. ne veulent pas rester seuls sous leurs beaux képis brodés d’or, et ils utilisent leur réseau médiatique pour tenter de ressusciter la confiance dont ils furent un moment l’objet…
2. Sur la question des « moyens »
Je ne suis pas tout à fait d’accord, non plus, avec notre directeur d’école lorsqu’il glisse une allusion au manque de «moyens» : «nos voisins [suisses] n'enseigneraient jamais dans nos conditions de travail, d'effectifs, de moyens», dit-il.
La Suisse étant un des coffres-forts de l’économie mondiale, je ne sais sur quel pied les instituteurs helvétiques entendent vivre, mais ne soyons pas les dupes de la propagande syndicale (et socialiste) que les médias ressassent en boucle. En vérité l’enseignement français est un des mieux dotés du monde. On trouvera dans la rubrique «Documentation. Documents» du présent blog deux tableaux de chiffres concernant les dépenses publiques d’éducation (2) : dépense totale et dépense par élève ou étudiant. La France consacre aux dépenses publiques d’éducation 5,81% de son PIB. Plus que la moyenne des pays de la Zone euro (4,94%) ou de l’Europe des 25 (5,1%). Les seuls pays européens qui dotent mieux l’enseignement que nous sont les états nordiques (Danemark, Finlande, Norvège, Suède) et… la Suisse (5,91%).
Ce n’est donc pas l’enveloppe globale de notre budget d’Education nationale qui est en cause. Est-ce sa ventilation ? Le coût de l’enseignement primaire français (1,11% du PIB) est dans la moyenne des pays de la Zone euro (1,06%) et de l’Union européenne (1,15%), mais en chiffres absolus il est inférieur à celui de plusieurs pays qui nous ressemblent (Autriche, Belgique, Italie, Royaume-Uni…). L’enseignement secondaire français est, quant à lui, l’un des mieux dotés du monde, et en chiffres relatifs (2,8% du PIB : seul le Danemark fait mieux) et en chiffres absolus (7311 euros par collégien-lycéen et par an : seule l’Autriche, la Norvège et les Etats-Unis font mieux). On imagine mal, cependant qu’on doive déshabiller Pierre pour habiller Paul, appauvrir le collège et le lycée pour enrichir l’école.
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(1) La Fondation pour l’innovation politique a proposé cette réforme dans De la diplômation à l’emploi. Pour un renouveau de la politique scolaire et universitaire, pp. 49-51. Voir education.blog.fondapol.org/refonder-lecole-le-blog-de-marie-christine-bellosta/page-publications.html
Bonjour Madame Bellosta,
Excusez-moi d'insister, mais Monsieur Darcos n'a-t-il pas aussi signé les programmes de 2002 ? L'approximation dans les nouveaux programmes telle que : Gutenberg après 1492
ou "Les enfants apprennent à distingeur une question, une promesse, un refus, une explication, un récit" ce qui n'est pas du même ordre
ou encore les programmes en EPS qui n'ont qu'une finalité par discipline : dans s'opposer individuellement et collectivement : jeux de lutte : amener son adversaire pour au sol pour l'immobiliser. ce qui est pour le moins extrêmement réducteur,
ou des techniques opératoires apprises alors même que les enfants n'arrivent pas à comprendre la réversibilité (d'où la grande difficulté pour l'apprentissage de la forme passive au cm) ou le repérage des pronoms dans un texte.
Tout cela me rend très inquiet sur la mise en pratique de ce programme car, je le répète, et ne voulant pas accaparer votre blog, je crois qu'il a été écrit sans tenir compte de notre travail quotidien.
Bien à vous.
Michel Place
Madame Bellosta,

au sujet des moyens, je pense, au contraire, qu'il est vital de déshabiller Pierre pour habiller Paul.

Car enfin, dites-moi, dans quel autre pays au monde le contribuable finance-t-il, à la fois, un centre national de documentation pédagogique, PLUS des centres régionaux de documentation pédagogique, PLUS des centres départementaux de documentation pédagogique ? Autrement dit, trois structures superposées qui font le même travail -- travail qui devrait être, d'ailleurs, celui de nos bibliothèques universitaires exangues.

Vous aviez vous-même détaillé le budget d'un IUFM. Je renvoie à votre dossier publié par le Fondapol. Un petit exemple parmi d'autres : combien coûte le classement et le stockage des innombrables mémoires professionnels rédigés par les stagiaires de France et de Navarre ? Pour quelle utilité académique, dites-moi ?

Est-il absolument nécessaire de financer un réseau de 28 IREM -- qui doublonnent les IUFM, triplonnent les labos section 70 des universités et quadruplonnent l'INRP (*) ?

Est-il indispensable d'avoir à la fois un INRP, un CNDP et un CIEP ?

Et, à côté de ça, on pressure les enseignants de base. On rationne les craies. On n'entretient plus les locaux, qui se délabrent d'année en année. On met des mois à payer le moindre frais, au prix de monceaux de paperasses volontairement accumulées pour décourager les ayants-droit. Les présidents d'universités tremblent à l'idée que l'hiver sera froid, auquel cas ils ne parviendront pas à payer le chauffage. Savon et papier hygiénique, denrées de luxe, créent des files d'attente lorsqu'ils sont disponibles.

En bref, notre système éducatif est à la fois l'un des plus coûteux et l'un des plus misérables au monde. Comment expliquer cela ? Très simplement : parce qu'il existe une gigantesque bureaucratie intermédiaire qui spolie les enseignants. Entre ce que paie le contribuable et ce que reçoivent élèves et professeurs, il y a les IUFM, les IREM, l'INRP, les CDDP, les CRDP, le CNPD, le CIEP, les CIES, les rectorats, le Ministère -- à lui seul labyrinthique --, les syndicats aussi, financés en partie par l'argent public, auxquels s'ajoutent des myriades d'associations (Café, Cahiers pédagogiques...) et cent autres choses qui touchent leur dîme au passage.

Il est donc impératif de déshabiller Pierre le pédagogue pour habiller Paul le professeur. C'est non seulement vital d'un point de vue économique (étant donné l'état des finances publiques), mais aussi d'un point de vue intellectuel, car cette bureaucratie intermédiaire étouffe tout le système.


PS : que les lecteurs non initiés me pardonnent l'emploi des acronymes en cascade. Il n'existe pas de manière simple de parler d'une bureaucratie aussi compliquée.


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(*) Pour donner une vague idée, voici l'organigramme du réseau IREM : http://www.univ-irem.fr/index.php?module=Listirem&func=viewpres
Il ne s'agit là que d'une infime fraction de l'hydre pédagogiste. Cf. L'article de Jean-Pierre Ferrier dans "La débâcle scolaire".