Parmi les commentateurs de ma chronique «MM. Lang et Ferry, sacrés menteurs !», M. Wagner, directeur d’école française en Suisse développe deux thèmes sur lesquels je vais m’arrêter ici : celui de la responsabilité des divers acteurs et celui des moyens.
1. Sur la responsabilité des divers acteurs
M. Wagner a bien raison de nous conseiller de ne pas nous rejeter mutuellement la faute entre enseignants intervenant aux divers moments du cursus des élèves : oui, les programmes actuels sont à revoir «de la maternelle à la terminale» ou plutôt, dirai-je, de la maternelle à la licence. Il faut espérer que de nouveaux programmes de collège et de lycée suivront les programmes Darcos du primaire, et que le ministère de l’Enseignement supérieur voudra bien réfléchir, un jour, à des maquettes pédagogiques nationales pour le premier cycle universitaire (1).
De plus, les enseignants ne sont pas responsables des programmes que leur impose leur autorité de tutelle ou leur établissement d’enseignement supérieur. L’enseignement n’est pas une profession libérale, et nous faisons tous ce que notre employeur nous demande de faire.
C’est bien pour cela qu’un autre blogueur, M. Place, professeur des écoles, aurait tort de croire que la publication de ce nouveau programme exprime un mépris pour les instituteurs. Je suis très en colère contre M. Joutard qui a fait tout ce qu’il a pu pour remuer la boue des passions amères ; d’abord il a osé prétendre sur "France-Info" que le projet de réforme Darcos était «insultant» pour les enseignants, parce qu’il portait implicitement un jugement négatif sur leur travail ; et il a recommencé sur le site du SNUIPP : «C’est un grand mépris, prétend-il, pour le corps enseignant […] qui sera d’autant plus désorienté qu’on passe son temps à lui dire que jusqu’à présent, il a échoué». Personne ne dit au «corps enseignant» qu’il a «échoué». Ce qui est dit aux enseignants, c’est ceci: ce que M. Joutard et les siens vous font faire donne des résultats qui doivent absolument être améliorés; les enfants entrés en CE2 en septembre 2002 sont passés en 6e en 2005, ils sont aujourd’hui en 4e: l’effet du programme de 2002 peut être jugé sur pièce, et il est raisonnable d’estimer qu’il a fait assez de dégâts comme ça. À voir le niveau des élèves de Seconde ou de DEUG, le programme signé par M. François Bayrou en 1995 n’était d’ailleurs pas plus efficace.
Notre blogueur directeur d’école qui nous conseille de ne pas nous jeter la pierre mutuellement n’en cède pas moins à la tentation d'incriminer nos collègues professeurs de collège lorsqu’il écrit : «Par exemple, pour la grammaire, en 6e il me semble qu'au programme, on revoit l'ensemble des fonctions vues au cycle 3. Mais vous, dans le secondaire, vous prenez pour acquises des compétences qui sont en voie d'acquisition et qu'il faut encore travailler, je m'en rends compte à chaque réunion d'harmonisation CM2/6e». À mes yeux, les professeurs de collège ne sont pas plus «en faute» que les professeurs d’école : pour poursuivre avec l’exemple de la grammaire, les programmes de grammaire de phrase sont quasiment inexistants pour le collège, et comme ils embrayent sur un programme du primaire si peu instructif que les élèves arrivent en 6e en ne sachant presque rien, les professeurs de collège sont impuissants à conduire leurs élèves à la maîtrise de la langue française avant la fin de la scolarité obligatoire.
Les enseignants doivent perdre ce réflexe psychologique qui fait que l’on a tendance soit à se culpabiliser (à s’imaginer «en faute»), soit à accuser le collègue du niveau précédent ou suivant (à rejeter «la faute» sur lui). Ce ne fut pas «la faute» des fantassins, ou du Génie, ou des artilleurs, s’il y a eu des centaines de milliers de morts inutiles à Verdun, c’est la faute de l’Etat-major. Evidemment, les maréchaux Lang, Ferry, Joutard, Meirieu, etc. ne veulent pas rester seuls sous leurs beaux képis brodés d’or, et ils utilisent leur réseau médiatique pour tenter de ressusciter la confiance dont ils furent un moment l’objet…
2. Sur la question des « moyens »
Je ne suis pas tout à fait d’accord, non plus, avec notre directeur d’école lorsqu’il glisse une allusion au manque de «moyens» : «nos voisins [suisses] n'enseigneraient jamais dans nos conditions de travail, d'effectifs, de moyens», dit-il.
La Suisse étant un des coffres-forts de l’économie mondiale, je ne sais sur quel pied les instituteurs helvétiques entendent vivre, mais ne soyons pas les dupes de la propagande syndicale (et socialiste) que les médias ressassent en boucle. En vérité l’enseignement français est un des mieux dotés du monde. On trouvera dans la rubrique «Documentation. Documents» du présent blog deux tableaux de chiffres concernant les dépenses publiques d’éducation (2) : dépense totale et dépense par élève ou étudiant. La France consacre aux dépenses publiques d’éducation 5,81% de son PIB. Plus que la moyenne des pays de la Zone euro (4,94%) ou de l’Europe des 25 (5,1%). Les seuls pays européens qui dotent mieux l’enseignement que nous sont les états nordiques (Danemark, Finlande, Norvège, Suède) et… la Suisse (5,91%).
Ce n’est donc pas l’enveloppe globale de notre budget d’Education nationale qui est en cause. Est-ce sa ventilation ? Le coût de l’enseignement primaire français (1,11% du PIB) est dans la moyenne des pays de la Zone euro (1,06%) et de l’Union européenne (1,15%), mais en chiffres absolus il est inférieur à celui de plusieurs pays qui nous ressemblent (Autriche, Belgique, Italie, Royaume-Uni…). L’enseignement secondaire français est, quant à lui, l’un des mieux dotés du monde, et en chiffres relatifs (2,8% du PIB : seul le Danemark fait mieux) et en chiffres absolus (7311 euros par collégien-lycéen et par an : seule l’Autriche, la Norvège et les Etats-Unis font mieux). On imagine mal, cependant qu’on doive déshabiller Pierre pour habiller Paul, appauvrir le collège et le lycée pour enrichir l’école.
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(1) La Fondation pour l’innovation politique a proposé cette réforme dans De la diplômation à l’emploi. Pour un renouveau de la politique scolaire et universitaire, pp. 49-51. Voir
education.blog.fondapol.org/refonder-lecole-le-blog-de-marie-christine-bellosta/page-publications.html