Il faut que le charme de M. Claude Allègre agisse fortement sur le personnel politique pour que ce ministre ait été longtemps défendu par M. Lionel Jospin et ait récemment suscité chez le président de la République l’envie de « travailler avec lui ». N’ayant jamais rencontré M. Allègre, je n’ai pu tomber sous son charme, et je me permets d’exprimer ici l’inquiétude d’une universitaire « de base », qui fut de gauche et qui est de droite : peu importe ici l’étiquette politique.
Je suis inquiète, tout d’abord, pour la sérénité du débat public, car je ne connais pour ainsi dire pas de professeur des lycées et collèges, d’universitaire ou de chercheur qui n’éprouve, pour M. Allègre, une solide aversion. La puissance et la violence des manifestations qui obtinrent son renvoi en 2000 au cri de « Jospin trahison, Allègre démission », ne s’étaient vues contre aucun ministre depuis bien longtemps. Les sobriquets insultants dont il était alors affublé sont encore dans les mémoires. Il convient de méditer le précédent de M. Jospin : en 1999-2000, il n’a pas pris pleinement conscience du rejet provoqué par son ami (les relais de son parti et les appareils syndicaux le lui ont d’ailleurs largement masqué), il n’a cédé que devant l’évidence des manifestations massives… et à la présidentielle de 2002, une part de son électorat enseignant, universitaire et chercheur s’est vengée de cet épisode pénible en donnant ses voix à MM. Chevènement ou Besancenot.
On me répondra peut-être que les professeurs et les chercheurs ne votent déjà pas pour la droite. Sans doute. Mais la France qui enseigne n’est pas, pour l’heure, radicalement hostile à la politique éducative et universitaire qui se met en place depuis l’élection de M. Nicolas Sarkozy : elle regarde le gouvernement Fillon entamer des réformes qu’elle sait nécessaires, en gardant une neutralité bienveillante ou en exprimant tour à tour un scepticisme courtois ou de justes objections techniques. Agitons devant son nez les provocations d’un Claude Allègre et c’en sera fini de cette pondération.
Au-delà de ces considérations touchant la sérénité publique, un universitaire a des raisons professionnelles de redouter le retour de M. Allègre aux affaires. En voici quelques-unes.
1) C’est une personnalité âgée, en décalage avec le réel universitaire d’aujourd’hui. M. Allègre aura 71 ans à la fin de ce mois, il n’a pas enseigné dans un premier cycle depuis 1968. Vous me direz que nos aînés peuvent être de bons décideurs ; c’est vrai, mais seulement lorsque leur intelligence prudente et ouverte les porte à écouter des acteurs plus jeunes — je n’éprouverais aucune inquiétude, par exemple, si les destinées de l’université et de la recherche française devaient échoir à Mme Simone Weil !
2) L’intelligence de M. Allègre est, quant à elle, inquiétante dans la mesure où elle semble éprise des charmes de la provocation solitaire : devant un dossier qui implique la sécurité ou la survie, il aime se distinguer en proférant des incongruités énormes. Récemment, il proclama ainsi que rien ne prouvait que la terre se réchauffât, et M. Jean Jouzel n’est pas le seul climatologue de par le monde à estimer que la France ne peut pas « avoir un ministre qui nie la réalité du changement climatique » (1). Déjà, en 1997, M. Allègre considérait la crainte de l’amiante à Jussieu comme une « psychose créée par un groupe de gauchistes irresponsables » (2)... Ce penchant pour le contre-pied polémique fait sans doute de lui un chroniqueur intéressant pour les périodiques à grand tirage (« L’Express », « Le Point »…), un bon animateur de plateau de télévision et, partant, une coqueluche des sondages, mais il lui a aliéné l’estime des universitaires et des chercheurs français.
3) Ayant été conseiller spécial auprès de M. Jospin (ministre de l´Education nationale, de la Jeunesse et des Sports puis ministre de l´Education nationale) de 1988 à 1992, puis lui-même Ministre de l'Education nationale, de la Recherche et de la Technologie de 1997 à 2000, M. Allègre fut co-responsable de diverses erreurs qui ont été commises par les ministères socialistes — erreurs que le gouvernement actuel essaie de réparer. Par exemple, l’affaiblissement du baccalauréat et de l’enseignement des lycées par des maquettes et des programmes impropres, c’était lui — et l’actuel gouvernement a promis d’y remédier. L’invitation faite aux titulaires des bacs pros (créés par M. Jospin) de s’inscrire en université, c’était lui — et cela a peuplé les DEUG d’étudiants mal orientés, catastrophe à laquelle la loi Pécresse vient d’apporter un timide antidote. La mise en place maladroite des IUFM, c’était lui — et la loi Fillon de 2004 a tenté d’y porter remède. La confiance faite à des évaluations nationales propres à casser le thermomètre en masquant la baisse collective des compétences des élèves, c’était lui — et le ministre Darcos a entrepris de relever la jauge. La déqualification des corps enseignants du secondaire par le recrutement massif de précaires sous-qualifiés puis par l’explosion de concours internes simplifiés (3), c’était lui… J’avoue que j’ai du mal à comprendre comment on pourrait « rompre » avec les erreurs passées tout en confiant à nouveau les rênes à l’un de leurs principaux responsables. Pour assurer la continuité du Parti socialiste dans la politique d’éducation nationale et freiner l’action du gouvernement, il suffit déjà, si j’ose dire, de tous les fonctionnaires que, sous les ministres Jospin, Allègre et Lang, ce parti a placés dans la technostructure du « mammouth ».
(1) Le Monde, 5 mars 2008.
(3) Je donne quelques chiffres sur ce point dans mon étude De la diplômation à l’emploi, p. 80 (http://education.blog.fondapol.org/refonder-lecole-le-blog-de-marie-christine-bellosta/page-publications.html).