Vive juin ! les medias nous ont enfin « lâché les baskets» avec leur mai 68.
Chacun son lieu d’observation de l’histoire, et je vais vous dire le mien : en 68, j’avais 15 ans et j’appartenais à une famille proche du prolétariat et par sa sociologie et par sa culture.
Etant donné cette éducation, j’ai conservé un grand respect pour le versant social de mai 68 (grève générale, négociations de Grenelle) et j’aurais parfaitement compris qu’un ou des syndicats prennent en 2008 l’initiative d’en célébrer l’anniversaire.
Quant au mai 68 des étudiants fils de bourgeois ou de petits-bourgeois, ce mai où des enfants gâtés se permettaient de bâtir en théorie des sociétés idéales pour un prolétariat dont ils ignoraient tout, je l’ai immédiatement méprisé et peut-être même haï : cette variété spéciale de haine s’appelle, chez Marx, la «haine de classe». J’ai su par cœur la chanson de Jean Ferrat qui voyait dans cette jeunesse insurrectionnelle une bande de «jeunes imbéciles» tout juste bons à faire de «vieux cons». La récente célébration de mai 68 dans tous les medias, y compris ceux que financent les contribuables, a surtout exprimé une chose, selon moi : que les ci-devant «jeunes imbéciles» et à présent «vieux cons» tiennent les rênes du pouvoir médiatique et qu’ils n’ont pas voulu se préparer à quitter la scène sans nous infliger, en guise de chant du cygne, un énième éloge narcissique de leurs rêveries.
Peut-être espéraient-ils aussi qu’une célébration des barricades serait propre à susciter une nouvelle mobilisation générale du salariat ? Evidemment, c’est manqué ! Pourquoi ?
Ouvrons l’œuvre politique d’Hugo, riche en discours d’anniversaires. En 1877, pour celui de Février 48, il s’écriait : «Quand la nuit essaie de revenir, il faut allumer les grandes dates comme on allume des flambeaux». Pour le centenaire de Voltaire : « Que le XVIIIe siècle vienne au secours du XIXe ; les philosophes nos prédécesseurs sont les apôtres du vrai, invoquons ces illustres fantômes ! […] que la lumière sorte des tombeaux !»
On mesurera facilement, par différence avec ces énoncés, pourquoi le récent anniversaire est tombé à plat. D’abord, «la nuit [n’] essaie [pas] de revenir», nous sommes plutôt dans un crépuscule du matin où la France cherche les voies de sa modernisation, et ce dans un monde qui nous paraît tout neuf en ce qu’il impose à toute réflexion d’intégrer le paramètre de la mondialité. Ensuite, les soixante-huitards ne sont pas «au tombeau», loin de là, ils s’accrochent au pouvoir dans toutes ses hiérarchies, allées et contre-allées, et ils ont trop visiblement cherché dans cet anniversaire une sorte de réassurance de leur légitimité. Enfin, ceux qu’ils comptaient de «philosophes» dans leur rang n’étaient pas des «apôtres du vrai» comme les rationalistes célébrés par Hugo, mais des diseurs de systèmes utopiques tour à tour suaves (versant peace and love) ou terrifiants (la palme revenant aux pro-chinois) ; la récente célébration de 68 n’a galvanisé personne parce que ces modes de pensée nous apparaissent donc, avec le recul, inutilisables pour le futur : plutôt les derniers rayons, déjà anachroniques en 68, des mythes messianiques et des révolutions qui avaient mobilisé le XIXe siècle.
Bien entendu, chaque aujourd’hui est fils de son hier ; si 68 ne nous a pas légué d’outils pour penser, la présence de la génération soixante-huitarde à tous les postes de décision (effet normal du remplacement des générations) a profondément influencé la société française.
Chacun définira cette influence selon la génération à laquelle il appartient. La mienne ne s’est guère exprimée lors du récent anniversaire : on a surtout donné la parole aux soixante-huitards eux-mêmes, à leurs aînés et à leurs enfants. On n’a guère demandé aux quinquagénaires ce qu’ils concluaient de leur expérience professionnelle et sociale. Les quinquas connaissent pourtant mieux que personne les soixante-huitards : ils sont la première des générations suivantes, ils ont dû subir leur pouvoir (pratique ou idéologique) et gérer avec eux, au quotidien, la réalité des choses.
Pour résumer cette expérience, je dirai que le règne des soixante-huitards aura été celui de la fiction.
Déjà la fiction était, en mai 68, le régime même de la parole et de la pensée ; la fiction dominait dans l’imagerie utopique («sous les pavés la plage»), les modèles politiques (la Chine en guise de paradis…), l’imaginaire social («étudiants, ouvriers, même combat»), les représentations de l’économie psychique («interdit d’interdire»)…
Au plan personnel, il fut vite très clair que la fiction gouvernait aussi l’image que les soixante-huitards avaient d’eux-mêmes : ils se rêvaient contempteurs de la consommation (et ils consommaient plus que leurs aînés et cadets réunis), internationalistes (et ils se bornaient à rivaliser avec les églises dans le «caritatif», lucidité politique en moins), égalitaristes (et leur génération profita des plus gros écarts de salaire), libérateurs de la jeunesse (et leurs propres enfants, qu’ils ont privé de repères, sont allés demander ailleurs les assurances du sens)…
Au plan collectif, dans l’école et l’université, et sur nombre de dossiers sociaux, ils érigèrent le déni du réel en technique de gestion. La fiction disait qu’on accroissait l’égalité des chances, le réel fut que les résultats du système éducatif furent de plus en plus inégalitaires ; la fiction disait qu’on élevait 65% de la population jusqu’au bac, le réel fut qu’on abaissait le baccalauréat au niveau de 65% de la population ; la fiction disait qu’on libérait la société en cessant d’infliger aux élèves «le fascisme de la langue», le réel fut qu’on handicapait des générations entières en ne compensant plus assez les inégalités linguistiques ; etc… Ou, dans d’autres domaines : la fiction était qu’on préférait la prévention à la répression, le réel fut qu’on laissait les prisons se dégrader jusqu’à l’insupportable ; la fiction était qu’on pratiquait l’intégration, le réel fut qu’en pourfendant l’«assimilation» et en prônant une France «multiculturelle», on laissait prospérer les communautarismes et abandonnait à leur sort les plus faibles (les femmes)…
Vous dire qu’il fallut aux quinquagénaires un peu de patience, de ruse et d’obstination pour cohabiter avec leurs « chefs » soixante-huitards et pour tenir le cap de l’intérêt général malgré leur manie de la fiction, c’est une litote.
Du point de vue du rapport au réel, M. Nicolas Sarkozy, quinquagénaire lui-même, avait donc raison de dire que son élection marquait la fin de l’épisode soixante-huitard. Tout se passe comme si, en mai 2007, la France avait décidé que la situation devenait trop grave pour qu’on continue à faire semblant de croire aux fictions de la génération soixante-huitarde des décideurs en place. Selon moi, notre pays a voté Sarkozy parce qu’il a craint que la schizophrénie de ses élites ne finisse par lui être fatale : il a choisi de retrousser ses manches devant la réalité. Ainsi s’explique aussi, je crois, que le sarkozysme ait pu se rallier des hommes et femmes de gauche (car il n’est pas besoin d’être de droite pour être allergique au règne de la fiction), et qu’il ne soit pas non plus intégralement assimilable à la droite (car la droite a elle aussi ses fictions).